Terre d’Histoire du Poitou n°13

 9 janvier 2015

Les élections municipales du 29 avril 1945 à Monts-sur-Guesnes

Ce sont les premières élections depuis la guerre et le premier scrutin local depuis les élections municipales de 1935. En dix ans, la France a connu le Front Populaire, la guerre, l’Occupation, la collaboration, la Résistance, la Libération. C’est également l’occasion pour les femmes de voter pour la première fois grâce à la volonté du Général de Gaulle.

Ces élections interviennent dans un contexte local encore marqué par les journées du 19 et 20 août 1944 où Monts-sur-Guesnes faillit connaître le sort d’Oradour-sur-Glane comme l’écrit René Dietgen, l’un des membres du réseau de résistants « Les Indépendants de Scévolles » dans un témoignage daté du 6 juillet 1983 retrouvé dans son dossier d’ancien combattant. (lire Terre d’Histoire N°3 et N°5 sur l’histoire de ce groupe de 31 résistants et le récit de ces deux jours)

Entre ces journées d’août 1944 et la date des élections, 8 mois se sont seulement écoulés. C’est insuffisant pour cicatriser une plaie qui va marquer le village près d’un demi-siècle.

En avril 1945, Monts-sur-Guesnes est encore géré par un conseil provisoire issu, en partie, du Conseil Municipal élu en 1935, complété par 5 membres nommés en novembre 1944 par le Préfet sur proposition du Comité Local de Libération (CLL) : Réjane Maître, Gérard Brin, Charles Dubois, Roger Martineau et Rémy Moinard.

Charles Dubois (1898-1975

Charles Dubois (1898-1975)

Quant au CLL, à l’exception de M. Léger, il est composé de membres issus des « Indépendants de Scévolles »: Charles Dubois, Président, Léon Barré, William Boissière, Aristide Brillaux, Gérard Brin, Lucien Devergne, Léandre Roux.

Séance du 19 avril 1945

Séance du 19 avril 1945

Deux listes se constituent en vue du scrutin.
Dans sa séance du 19 avril, dix jours avant le premier tour, le CLL regrette qu’une « liste commune n’ait pu être constituée » en raison de l’opposition du Maire, Paul Raud, industriel et garagiste rue Porte Saint-Vincent. Certains lui reprochent d’avoir mystérieusement disparu le 20 août 1944 « du côté des Fontenelles » quand « 80 SS », selon le même témoignage de René Dietgen, ont envahi le village en représailles des évènements de la veille.
Or, la population de Monts-sur-Guesnes tient les « Indépendants de Scévolles » pour responsables de l’attaque du Cheval Blanc le 19 août 1944 dont les conséquences auraient pu être dramatiques pour les habitants et notamment les 29 hommes pris en otages par les SS le dimanche 20 août. Ils devront leur vie à l’intervention des gendarmes et à une lettre de l’officier-intendant allemand.
Les électeurs de Monts-sur-Guesnes vont sanctionner les résistants des « Indépendants de Scévolles » à l’occasion de ces élections municipales avec cette (fausse) raison car il est clairement établi aujourd’hui qu’ils n’ont aucune responsabilité dans ce qui s’est passé le 19 août.

Le 29 avril 1945, il y a une forte participation aux élections. Plus de 420 suffrages exprimés. Les montoises (de plus de 21 ans) votent pour la première fois.

Les résultats du scrutin donne un net avantage à la liste conduite par le Maire sortant face à celle constituée par le CLL qui n’obtient finalement que 3 sièges sur les 12 à pourvoir. Les 4 candidats issus des rangs des « Indépendants de Scévolles » (IdS) sont largement battus. Ente 151 et 158 voix pour trois d’entr’eux. Seulement 122 voix pour Gérard Brin de Saint-Vincent.

Bulletin de vote du 29 avril 1945

Bulletin de vote du 29 avril 1945

Liste Raud :
Paul Raud, Maire depuis 1928 : 269 voix (élu)
Maurice Delagarde : 254 voix (élu)
Léonel Roy : 253 voix (élu), frère du Conseiller Général Alfred Roy, Maire de Verrue.
Raymond Pichot : 229 voix (élu)
Alfred Renoué : 225 voix (élu)
Paul Jouteux : 223 voix (élu)
Gaston Canty : 221 voix (élu)
André Orillard : 203 voix (élu au second tour)
Norbert Savatier : 185 voix
Fernand Gaillard : 166 voix
Marcel Auriault : 158 voix (IdS)
André Courin (élu depuis 1925) : 151 voix

Liste Patriote et Républicaine

Lettre de Charles Dubois à Monsieur le Sous-Préfet, 1945

Lettre de Charles Dubois à Monsieur le Sous-Préfet, 1945


Alphonse Gabillon : 237 voix (élu)
Roger Martineau : 220 voix (élu)
Rémy Moinard : 206 voix (élu au second tour)
Edgard Mazeau : 185 voix

Maurice Bruneau : 153 voix

Lucien-Roger Bassereau : 153 voix (IdS)
Léon Rebillon : 151 voix
Charles Dubois : 150 voix (IdS)
Georges Laforge : 143 voix
Léonide Bassereau : 140 voix
Gérard Brin : 122 voix (IdS)
Paul Lissard : 120 voix

Candidat isolé au 1er tour
Camille Giret : 101 voix

Au second tour, le 13 mai 1945, cinq jour après la Capitulation nazie, Roger Chauveau, ferblantier sur la place du château, est également élu alors qu’il n’était pas candidat au 1er tour.

Paul Raud (1890-1956)

Paul Raud (1890-1956)

L’élection du Maire est organisée dès le 15 mai.
L’ambiance est tout aussi tendue.
Au 1er tour, sur 12 votants, 3 votent blanc. Les neufs suffrages exprimés donnent 5 voix à Maurice Delagarde et 4 voix à Paul Raud.
Le 2ème tour place les deux concurrents à égalité avec 6 voix chacun !
Le 3ème et dernier tour se termine par 7 voix pour Paul Raud contre 5 voix pour Maurice Delagarde. Paul Raud, 55 ans, est proclamé, une nouvelle fois, Maire de Monts-sur-Guesnes. Maurice Delagarde, 36 ans, est élu Premier Adjoint.
Un recours est engagé dès le lendemain par Maurice Delagarde avec l’argument qu’il disposait d’une majorité au 1er tour (5 voix sur 9 suffrages exprimés).
Ce recours fait réagir Charles Dubois, battu du 29 avril, franç-maçon, adhérent de la SFIO, dans un courrier au Sous-Préfet dans laquelle il dénonce la manœuvre de Maurice Delagarde, « pharmacien réactionnaire notoire dont les sentiments contre la laïcité ne sont ignorés de personne » (…) « le candidat du parti clérical ». Le ton est donné. Il va laisser des cicatrices.

Le Conseil d’Etat décide de démettre Paul Raud.

Maurice Delagarde (1909-1961)

Maurice Delagarde (1909-1961)

Maurice Delagarde est proclamé Maire de Monts-sur-Guesnes et installé dans ses fonctions le 16 février 1946 en présence du Sous-Préfet. Il reste en poste jusqu’aux élections générales d’octobre 1947 où il est battu par… Paul Raud qui conserve son mandat jusqu’à son décès en décembre 1956.

Ces élections marquent une fracture dans le village. On retrouve cette cassure à chaque scrutin municipal jusqu’en 1989. On pourrait lui donner une origine au milieu des années 1930 avec la création de la Montjoie-Saint-Hilaire, très proche de la paroisse, à laquelle s’oppose une loge maçonnique locale qui a sans doute existé du début des années 1800 jusqu’à sa dissolution forcée par l’Etat Français en 1941. Mais elle tient, également, en grande partie, à l’affrontement d’hommes dont l’implication a plus ou moins été réelle dans cette période comprise entre le 19 août 1944 et le 15 mai 1945. La journée du 19 août 1944 va demeurer une cicatrice locale durant au moins quatre décennies.

 

 

 

 

Lettre d’informations / Newsletter
Réseaux

Retrouvez Bruno BELIN sur les réseaux sociaux :

Facebook   Twitter   Instragram  

Chaîne vidéo

Chaîne vidéo Youtube

Info…
info
Téléchargements

Journal cantonal 2018

 

@brunobelin